• Internet : piège ou bienfait ?

    Au risque de me répéter, le principal inconvénient de mon Asperger, c'est mon épuisement quasi quotidien. Les interactions sociales ne m'étant pas naturelles, je suis très souvent éreintée après ce qu'une personne lambda considérerait comme une journée normale. Et puis j'ai des limites, qui découlent plus ou moins de mon "état". Je ne conduis pas. Je n'aime pas les lieux "trop"... Trop bruyants, trop peuplés, trop lumineux, la liste est longue. Du coup certains actes ordinaires prennent un peu des allures de torture. Oh, j'ai de la chance, je vis en plein centre-ville, dans une rue piétonne, près de quasiment tout : supérette bien fournie, coiffeurs, librairies, médecins (même si j'ai gardé le mien, près de chez mes parents), pharmaciens... Mais certains jours (bon, soyons honnêtes : quasiment TOUS les jours) je suis tellement pressée de retrouver le calme de ma grotte que je n'ai aucune envie (ou aucun courage) de profiter de toutes ces commodités...

    Heureusement, il y a cette arme magique, cette chose invisible qui nous entoure en permanence et reste toujours à portée de main. Internet.

    Heureusement ou malheureusement ? En fait, je ne sais pas trop. J'ai beaucoup cogité sur le sujet, et je crois qu'il y a du bon et du moins bon dans tout ça. Attention, je ne parle pas d'Internet "en général" mais plutôt des services qu'Internet peut rendre (ou pas) aux gens qui ont des difficultés sociales. Que ce soit de l'agoraphobie, de la phobie sociale, de la timidité toute simple ou un syndrome d'Asperger, le questionnement reste le même : Internet est-il une aide ou un frein au développement social ?

    Dans les points positifs, on peut évidemment affirmer qu'Internet favorise le contact entre les gens. Les forums, Facebook, Twitter...tous ces outils permettent à de parfaits inconnus de se "rencontrer", d'échanger, parfois sur des années. Parfois même, cela amène de vraies rencontres. Cependant, j'émettrai une petite réserve basée sur mes observations personnelles...

    Quand j'essaie de parler de mon cas sur un forum (j'ai renoncé, ça finit en déconfiture à chaque fois !) j'ai souvent le droit à l'argument suprême : "Mais si, tu as une vie sociale, regarde, tu viens discuter ici !" Et là, ça me gêne un peu. Certes, Internet peut être un lieu de dialogue et d'échange, mais peut-on dire que ça fait vraiment partie d'une vie sociale ? J'aime écrire, ce n'est un secret pour personne. J'aime écrire sur ce que je connais. Moi, en l'occurrence. mes expériences, mon vécu, mes réflexions. Donc je n'ai aucun mal à m'exprimer sur un forum. Mais est-ce un geste vraiment social ? pas sûre. Je "parle" sur les forums de la même façon qu'il m'arrive de monologuer à voix haute chez moi : pour le plaisir d'aligner les mots, de formuler des pensées, d'exposer des arguments. Pour autant, ça reste surfait. Internet, on l'arrête quand on veut. On en a marre de discuter ? On ferme l'ordi. On est gêné par les propos d'un membre sur un forum ? On se désinscrit. On a écrit quelque chose d'un peu trop personnel et on le regrette ? On efface le topic. C'est simple, facile, rapide. Essayez donc de faire pareil dans la vraie vie ! Et puis c'est anonyme, aussi ! IRL, quand vous parlez à quelqu'un, vous perdez une partie de votre anonymat, le quelqu'un pouvant vous reconnaître dans la rue le jour suivant ! Sur Internet, aucun danger, vous changez de pseudo et hop, c'est terminé ! Franchement, pour moi, il est dangereux de considérer que le Net est un espace social comme un autre. C'est un espace d'expression, de partage, de dialogue. Mais il faut garder à l'esprit que ça a un côté superficiel qui ne peut en aucun cas remplacer les interactions réelles ! Et vu le nombre de fois où j'ai croisé la phrase que j'ai écrite ci-dessus, j'ai l'impression que beaucoup de gens ont perdu de vue ce petit détail !

    Reste qu'Internet est un outil fantastique pour rencontrer des gens qui partagent le même vécu, ou qui ont les mêmes questionnements. J'ai beaucoup appris sur Asperger grâce aux groupes Facebook que je fréquente. Mais comme tout outil, il faut apprendre à s'en servir, et toujours l'utiliser avec précaution. Car sur Internet, on croise tout et son contraire.  Il faut savoir se tenir éloigné des sources douteuses. Apprendre à repérer les "trolls" et les intervenants qui n'ont aucune envie de dialoguer, qui ne sont là que pour asséner ce qu'ils pensent être la vérité, sans se soucier de l'avis d'autrui. Aller sur Internet sans un minimum de préparation mentale, c'est un peu comme craquer une allumette en étant recouvert d'essence (oui, bon, on a les comparaisons qu'on peut !)... Si on est un peu fragile à ce moment-là, on peut vite se laisser submerger et ne plus savoir faire la part des choses. Auquel cas le positif se transforme en négatif, et les ennuis commencent ! Pour ma part, je n'ai jamais eu ce souci, en partie parce que j'ai toujours été très détachée par rapport aux opinions d'autrui, mais aussi parce que j'ai surfé très tôt sur le Web (quasiment dès le début du Web en France, vers les années 94-95) et que j'ai vite repéré ces petits travers... Ceci dit, pour faire ma "mémère", il me semble qu'à l'époque les gens avaient une toute autre mentalité, plus saine et moins superficielle justement...

    Autre point positif : Internet, ça facilite tout, et c'est de plus en plus vrai ! Ceci dit, c'est là que mon point positif va vraiment tourner au négatif. Je suis la première à profiter de ce côté ultra pratique du Web. J'achète énormément en ligne. Je suis cliente chez Amazon depuis des années, je crois bien que je passe facilement trente commandes par mois sur le site et sur ses filiales anglaises et américaines. J'achète des livres, des DVDs, des jeux. Des vêtements sur des sites spécialisés. Des croquettes sur des animaleries en ligne. Des granules homéopathiques sur des pharmacies "on line". Tout mon équipement multimédia vient soit de Cdiscount, soit de Darty, soit de Boulanger. Breeeeef, je suis une cyber-consommatrice avérée.

    Internet, c'est facile. C'est pratique. Si on s'y connait un peu, on arrive toujours à choper un code de réduction avant d'appuyer sur le bouton "commander". C'est la livraison rapide, à domicile. Pour une sans-permis comme moi, forcément, c'est fantastique. Bon, ça c'est le discours officiel, un peu hypocrite.

    Car au final, Internet, c'est surtout un bon outil d'évitement.

    Tous les psys vous le diront : pour ne pas laisser une pathologie prendre le dessus, il faut absolument lutter contre l'évitement, cette façon discrète et non assumée de contourner le truc qui vous met en fuite.

    Hum hum.

    Je n'aime pas les situations sociales. Certains jours, même dire bonjour à quelqu'un tient de la torture mentale. Je suis du genre à programmer en avance la phrase que je vais dire en entrant dans la boulangerie pour acheter un pauvre pain au chocolat...  Donc Internet, pour moi, c'est la panacée. Pas besoin de saluer. Pas besoin d'être polie, gentille, souriante. Pas besoin de poireauter dans une file d'attente. Vous voyez où je veux en venir ?

    Internet, c'est l'évitement suprême.

    J'habite à 800 mètres de deux librairies, et j'achète la plupart de mes livres en ligne. Et pourtant, j'aime bien ça, aller à la librairie, flâner dans les rayons... Mon excuse principale ? "Je fais plein de sondages rémunérés, j'ai des chèques-cadeaux à dépenser régulièrement sur Amazon." Mouais mouais. Sauf que soyons honnêtes, je n'attends pas d'avoir des chèques-cadeaux pour acheter des livres. Ça se saurait ! Au final, la vraie raison, c'est que le soir, après le boulot, je n'ai plus le courage de sortir, sauf pour que mon chien se dégourdisse les papattes. Je suis vidée, crevée, lessivée, kaputt, appelez ça comme vous voulez. On me dira : alors où est le mal de se faire livrer ? Outre le fait que ça ne fait pas vivre des commerces de proximité et que c'est plutôt moche d'engraisser un géant mondial au détriment d'une librairie de quartier, je dirais aussi que ça contribue à la création des fameux cercles vicieux dont je parle souvent sur ce blog. Moins je sors, moins j'ai le courage de sortir. Ou moins j'ai ENVIE de sortir. Parce que bon, si on veut regarder la vérité en face, ce n'est quand même pas 800 petits mètres à pied de plus ou de moins qui vont me tuer, partant du constat que je fais entre 8 et 10 kilomètres de marche par jour, hein...

    Fut un temps où j'ai été tentée par le grand vilain diable de la livraison de courses à domicile. J'ai de la chance, j'habite une zone non desservie par les supermarchés. Ils proposent tous le drive, mais pas la livraison à domicile. De la chance, oui oui. Parce que je me connais, si ça venait à être proposé, je céderais là aussi à la facilité, sous le prétexte fallacieux que je ne conduis pas. En oubliant toutefois de préciser qu'il y a un magasin de quartier très bien achalandé à même pas cinq minutes à pied de chez moi ! Pour le moment, je rentre régulièrement chez mes parents le weekend, et je profite de l'ouverture d'un magasin le dimanche matin pour y faire le plein. Mais pendant un moment, j'avais lorgné sur les services d'un célèbre livreur à domicile ; seul mon côté radin m'avait convaincue de ne pas y faire appel...

    J'ai beau en être consciente, n'empêche que c'est difficile de résister à la facilité ! (et peut-être un peu à la fainéantise...)

    Tout cela mis bout à bout me pousse à dire qu'Internet n'apporte pas que du positif. Cela incite les gens déjà peu sociables à rester encore davantage chez eux, et ça les conforte dans leurs comportements solitaires.

    Personnellement, je me rends compte que j'ai énormément de lacunes sur le plan social, et que mon gros côté "geek accro au Web" n'a clairement rien arrangé...

    Paradoxalement, Internet m'a aidée à lier connaissance avec des gens que je n'aurais jamais pu rencontrer autrement. J'ai reçu chez moi une correspondante Américaine, je suis toujours en contact avec ma première correspondante que j'ai connue dans mes dernières années de lycée, je participe de temps en temps à des rencontres avec des personnes rencontrées via un forum de lecture, j'échange sur des groupes pour Aspergers...

    Actuellement, je m'interroge toujours sur la nécessité de développer ma vie amoureuse (ou de la créer, plutôt !) et je sais que si je me décide à le faire, Internet sera un outil indispensable parce que je suis foncièrement INCAPABLE de rencontrer des gens "normalement", en sortant, en allant dans des endroits propices aux rencontres, et parce que j'ai besoin qu'il y ait une certaine distance entre moi et "l'autre" pour me sentir à l'aise et pour échanger sereinement...

     

    Mon avis sur la question n'est donc pas entièrement tranché... D'un certain côté, je trouve inquiétante cette tendance qu'ont les gens de considérer Internet comme un lieu social "lambda". Et je suis consciente que la facilité qui consiste à agiter une souris à la façon d'une baguette magique pour obtenir toute une variété de services en ligne a un côté clairement dangereux, car on finit par tomber dans le piège de l'évitement systématique... De l'autre, je sais qu'Internet est un très bon outil de communication, pour peu qu'il soit utilisé intelligemment et avec parcimonie...

    Tout est une question de dosage, en somme...

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  • Commentaires

    1
    Mardi 11 Août 2015 à 14:45

    Imagine la torture pendant mon mois de caissière... Trop de monde ! Autant te dire que j'ai pas fait mes courses depuis un mois... J'étais tellement crevée même au bout de 2h de boulot. Même si, finalement, hormis les formules de politesse, je n'avais pas à beaucoup échanger... Ce contact était déjà trop pour moi.


     


    Je remue 15.000 fois la phrase dans ma tête pour aller acheter une baguette à la boulangerie... C'est bête mais c'est plus fort que moi. Et la peur de l'imprévu me terrifie. Certains jours plus que d'autres.


     


    L'avantage d'internet, c'est de réfléchir avant d'écrire, effacer 20 fois s'il le faut avant de publier...


     


    J'ai fait des supers connaissances mais ce n'est pas la vraie vie... 

    2
    Dimanche 16 Août 2015 à 10:43

    @ Elora : arf, je n'aurais jamais pu être caissière... Quand je fais mes courses, c'est le dimanche matin, à l'ouverture, et même là parfois je trouve qu'il y a trop de gens... Et dire bonjour aux collègues tient souvent de la corvée... ^^ 

    (je fais exactement pareil pour les baguettes, le pire c'est quand je change de boulangerie : et s'ils avaient une autre appellation pour ce que je veux acheter ??? surtout maintenant avec leur variété impressionnante de pains...!!!)

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