• Un chronomètre dans la tête...

    J'ai toujours eu un rapport compliqué avec le temps. Le temps qui passe, j'entends. C'est vraiment quelque chose qui m'angoisse depuis l'enfance. Petite, j'avais pour habitude de réciter une petite formule magique de ma composition, qui était supposée me faire recommencer la même journée le lendemain. Bon, j'avoue, je la récitais surtout pendant les vacances ou pour le weekend ! (et pourtant je ne connaissais pas encore le trop fameux "Groundhog Day" Ou "Jour de la Marmotte" !)

    Mon propre vieillissement ne m'inquiète pas outre mesure. Peut-être parce que dans ma tête je n'ai pas l'impression d'avoir vieilli. J'ai toujours les mêmes hobbies, les mêmes pensées, les mêmes attitudes que lorsque j'étais enfant. J'étais une petite fille "vieille dans sa tête", pas insouciante pour deux sous, très (trop visiblement) sérieuse et posée, et j'ai grandi en conservant exactement les mêmes schémas mentaux.

    Je me contrefiche des rides (que je n'ai pas), des cheveux blancs (que j'ai, et pas qu'un peu), de la fameuse horloge biologique cannibale dont j'ai déjà parlé, de tout ce qui semble inquiéter les femmes lambdas. Moi, ce qui m'inquiète quand je pense à l'avenir (à mon avenir) c'est surtout la perte éventuelle de mon confort. Pas spécialement niveau autonomie, dépendance, etc. Mais vraiment niveau confort de vie. J'y suis très, très attachée. Trop, probablement. Je ne supporte pas la frustration. Quand je veux quelque chose, je dois pouvoir l'obtenir, sinon c'est le pic d'angoisse et tout ce qui s'en suit. Alors du coup, j'ai peur qu'en vieillissant, je perde ce pouvoir absolu : celui de satisfaire toutes mes envies !

    Je m'inquiète aussi un peu pour mes capacités sociales, qui diminuent année après année, et dont je crains un jour la disparition pure et simple.

    Parlons déjà du travail. Pour dire la vérité, la psychologue comportementaliste qui m'a orientée vers Asperger avait lourdement insisté pour que je passe par le CRA (Centre Ressources Autisme) pour un vrai diagnostic. Pourquoi ? Parce que pour elle il parait '"hautement improbable" que j'arrive à mener une vie professionnelle "ordinaire" jusqu'à la fin (des haricots)... Elle pensait notamment que le passage à temps plein après 11 ans de temps partiel risquait de me poser problème. Elle disait qu'une validation du CRA me serait bénéfique dans le sens où ça me donnerait accès à un statut d'adulte handicapé et donc à des aménagements niveau travail... Je n'étais pas d'accord avec ça et je ne le suis toujours pas. Je suis consciente que je m'épuise plus que les autres au travail, mais je ne me considère pas comme "handicapée" ! J'ai survécu à l'école, au collège, au lycée, j'ai 12 ans d'ancienneté professionnelle, et je ne me vois pas me retrancher derrière mon Asperger pour avoir le droit à un statut spécial ! Lequel statut me ferait perdre, devinez quoi ? Une partie de mon confort de vie ! Parce que bon, là, j'ai une paie plus qu'honnête, je peux me permettre pas mal de folies (d'autant que ma vie d'ermite me fait économiser énormément d'argent : pas de sorties, pas de frais d'essence ou de réparation, pas de frais de transport tout court, pas de ciné, pas de concerts, deux trois restos par an maximum...)... Si je veux changer de télé, je peux me l'acheter sans crédit. Si je veux acheter vingt livres dans un mois, je peux. Bref, après onze ans de galère, franchement, je ne me vois pas perdre ce privilège ! (précision utile : le fait de passer du statut "agent contractuel" à celui de "adjoint administratif" m'a permis de doubler mon salaire... Quand même !)

    Que l'on soit clair : travailler a TOUJOURS été une corvée. Je l'ai toujours dit, sans me cacher. La seule motivation, c'est le salaire, mais j'imagine que je ne suis pas un cas isolé ! Je n'ai jamais eu de "métier de rêve". Gamine, je disais que je voulais être prof. Juste pour me mettre les profs dans la poche. Oh que c'est moche ! (mais ça marchait bien, hihi !) On m'a souvent dit que je m'ennuierais si je ne travaillais pas. Sérieusement ??? Je ne me suis JAMAIS ennuyée chez moi. Mais par contre, qu'est-ce que je peux parfois m'ennuyer au bureau ! Entre les conversations soporifiques, les collègues imbuvables, les tâches répétitives, les journées trop calmes... *soupir*

    Quant à la dimension sociale du travail... Euh... Au secours ? Je n'ai pas de besoins sociaux, et je vis ça comme un supplice quotidien. Même un pauvre "bonjour" prend des allures de torture quand je ne suis pas d'humeur à parler. Les collègues sont et resteront des collègues. Je n'ai jamais cherché à avoir de liens amicaux avec eux. Cela m'a parfois porté préjudice, mais je tiens fermement à garder cette barrière entre ma vie privée et ma vie professionnelle ! Les seules relations que je soigne sont celles avec ma hiérarchie. Pour être franche, je me force moins à parler avec mes chefs que je me force à discuter avec les autres collègues. Mais bon, pour dire les choses comme elles sont, au boulot c'est un peu la Cour des Miracles, les seules personnes "normales" sont mes chefs, justement ! A l'exception d'un ou deux collègues... Ceci est un autre sujet !

    Mon avenir professionnel, je n'y pense pas. Je ne veux pas entendre parler d'évolution de carrière, de concours internes, de tableaux d'avancement. C'est là mon plus gros paradoxe. Comment peut-on apprécier de vivre dans le confort matériel et se contenter de sa situation présente ? Eh bien... Disons juste que je n'ai AUCUNE ambition, et que ma vie actuelle me convient. Que ferais-je de plus d'argent ? J'ai un toit au dessus de la tête, ce toit m'appartient, ce qui est dessous me convient... Et puis un changement de situation professionnel signifierait un changement de...TOUT. Car dans la fonction publique, qui dit nouveau grade dit mutation, et qui dit mutation dit adieu veaux, vaches, cochons ! Quand on est aussi routinière que moi, qu'on a autant de restrictions (le côté "pas de permis" notamment !)...on ne peut pas envisager sereinement de tout plaquer pour tout recommencer ailleurs. Et zut pour l'évolution de carrière ! Cela ne veut pas dire que je compte vivoter toute ma vie au même endroit, mais il existe trois structures dans ma ville, qui me permettraient de demander ma mutation sans pour autant tout chambarder... Je le ferai. Ou pas. Tant qu'on me laissera sur mon poste à responsabilités, qui me permet d'avoir cette jolie paie bien agréable, je n'ai vraiment aucune raison d'envisager cette option. Le jour où on touchera à mon poste, par contre, je n'aurai plus rien à perdre et je partirai voir ailleurs si l'herbe est plus verte !

    Parlons aussi de la sphère privée, la plus importante à mes yeux. "Mais quelle vie privée", me demande-t-on ? Ce n'est pas faux. Peut-on parler de vie privée quand on est aussi isolé que moi ? Pour beaucoup, vie privée = vie de famille. Quoi qu'il en soit, mon avenir personnel est un gros point d'interrogation ! Je n'ai là encore aucun désir, aucun projet, aucune motivation. Attention, hein, dit comme ça, ça fait très "dépressive" alors que je suis tout le contraire !

    En ce moment, je me questionne sur la nécessité (ou pas) de tenter quelque chose sur le plan amoureux. Juste pour voir. Mais je sais qu'il y a de grandes chances pour que je finisse seule, à plus forte raison parce que je ne veux pas d'enfants. Ce côté "vieillesse solitaire" ne m'affole pas trop, sauf quand je le ramène à ces fameuses capacités sociales déclinantes. Pour résumer les choses clairement : en dehors du travail, mon seul lien social, c'est ma famille, mes parents en l’occurrence. Et basta. Et évidemment, ils ne sont pas éternels. Viendra un jour où ce lien social aura disparu, et alors qu'adviendra-t-il ?? En supposant que, bizarrement, je me mette à souffrir de la solitude, serais-je vraiment capable d'aller au-devant des autres ? La réponse, je la connais. Elle est négative. Comment puis-je en être sûre ? Parce que je suis consciente, totalement consciente, que mes capacités sociales déclinent, année après année. C'est encore plus visible depuis que je vis seule. Je suis devenue encore plus solitaire, encore moins bavarde, encore plus ermite !

    Je sais que je me suis "formatée" pour la solitude. Je sais aussi que je suis désormais incapable de me "reprogrammer", pour filer la métaphore jusqu'au bout.  J'ai perdu le peu d'habilités que j'avais lorsque j'étais plus jeune (et je peux vous assurer que ce n'était déjà pas grand-chose)...

    Mais là encore, c'est un autre cercle vicieux. Quand on cesse de cultiver quelque chose, le quelque chose finit par mourir de sa belle mort. MAIS pour cultiver ma vie sociale, encore faudrait-il que je sois capable d'en avoir une. Que j'en maîtrise les codes. Que j'aie des centres d'intérêts qui me poussent à sortir de ma grotte... Et là, ça se complique ! Et puis revenons-en au vieillissement, à la perte de confort qui m'angoisse tant ! Si je vis seule, cloîtrée, il y a de forte chances pour que la vieillesse soit pour moi une période difficile ! Je n'ai ni frères, ni sœurs, et je n'ai jamais eu l'ombre d'un contact avec le reste de ma famille. Encore une fois, je ne veux pas de progéniture... Qui se préoccupera de moi ? Qui me rendra service ? Qui se chargera de m'aider au quotidien ? Hum hum. Je sais, ces préoccupations peuvent attendre, mais j'y pense depuis...si pas l'enfance, au moins l'adolescence ! Je suis incapable de vivre dans le présent...

    En attendant, les semaines, les mois, les années passent... Tic tac, tic tac... Les mêmes réflexions reviennent par cycle, mais elles ne me conduisent finalement nulle part !

    Et le chronomètre continue sa course...

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  • Commentaires

    1
    Mardi 7 Juillet 2015 à 18:33
    Mypianocanta

    Oh mais tu es médisante avec toi-même ! ne sommes-nous pas "les filles du Centre" un peu de vie sociale dans ta précieuse solitude ? Bon d'accord nous ne nous voyons pas tous les jours mais quand même ;)

    Sinon je trouve aussi que le confort et les petites habitudes sont importantes … même sans avoir Asperger (mais finalement peut-être suis-je aussi très routinière).

    2
    Mercredi 8 Juillet 2015 à 14:40

    @ Mypianocanta : je crois que la routine est vitale pour les gens un peu trop anxieux dans notre genre. ;)

    3
    DocteurManhattan
    Samedi 31 Octobre 2015 à 22:49

    Bonsoir

    Le stress est lié à l'inconnu, on apprend même aux personnes anxieuses à visualiser mentalement les situations qui pourraient réveiller cette anxiété pour progressivement se l'approprier, la dédramatiser. Par exemple visualiser une audition...

    "MAIS pour cultiver ma vie sociale, encore faudrait-il que je sois capable d'en avoir une. Que j'en maîtrise les codes. Que j'aie des centres d'intérêts qui me poussent à sortir de ma grotte... Et là, ça se complique !"

    Peut-être que cette angoisse alimente ton repli sur toi... Toutes les relations sociales comprennent une prise de risque, pour tout le monde. Par exemple, le dépit amoureux fait mal, il ratatine bien sèchement, mais finalement chaque fois on sort d'une relation amicale ou amoureuse un peu grandit, on apprend sur soi et sur les autres.

    Lacan avait bien analysé la nature réelle du sentiment amoureux. Un de ses disciples, Miller, vulgarise un peu son propos dans cet article, que je trouve intéressant, pour alimenter ta réflexion.

    http://www.psychologies.com/Couple/Vie-de-couple/Amour/Articles-et-Dossiers/Etes-vous-sur-d-aimer/On-aime-celui-qui-repond-a-notre-question-Qui-suis-je

    La sophrologie, les danses de la vie Biodanza et d'autres groupes de parole qui se développent aujourd'hui permettent de prendre confiance en soi doucement, car les interactions sociales sont peu développées et que les vrais maîtres respectent la sensibilité de chacun.

    J'ai lu cet article et le suivant, ainsi que certaines de tes critiques et je crois lire une grande sensibilité dans ces lignes, plus que tu ne veux l'admettre. Je crois lire aussi une forme d'espérance, un besoin d'évolution.

    Je te souhaite une excellente soirée.

    4
    Mardi 3 Novembre 2015 à 11:40

    @ DocteurManhattan : En fait c'est davantage un questionnement sur un éventuel besoin d'évolution à venir que sur un besoin "présent". Pour l'heure j'avoue que ma vie solitaire me convient tellement que je n'éprouve aucun désir d'en sortir. Je suis bien consciente que si je venais à en souffrir, le fait de m'être confortée aussi longtemps dans ma vie d'ermite moderne risquerait de me porter préjudice, mais voilà, je suis foncièrement incapable de me forcer à faire quelque chose dont je n'ai finalement pas envie... :)

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